La prise de parole engagée, un acte politique: l'exemple de Sandrine Gashonga
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Quand j'anime un entretien, je guette le moment où la personne cesse de dérouler ce qu'elle avait prévu, de s'accrocher à ses notes, pour livrer quelque chose qu'elle n'avait encore jamais partagé ou formulé de la sorte.
C'est mon métier. J'anime des conversations pour mon podcast, Éclats de Voix je modère des rencontres, des tables rondes, j'enseigne aux enfants comme aux adultes, j'accompagne celles et ceux doivent parler en public, mais que ça terrifie ou qui, au contraire, pensent s'expriment si bien qu'ils/elles ne touchents plus/pas leur public.
Une prise de parole engagée se prépare longtemps avant le micro
En recevant Sandrine Gashonga au micro Éclats de Voix, je ne lui ai pas demandé de se présenter. Ni aucun.e de mes invité.e.s. Cela enferme les gens dans le résumé qu'ils ont appris à faire d'eux-mêmes.
À la place, je lui ai lu un extrait de Jacaranda, le roman de Gaël Faye. Le passage où des scientifiques belges sortent leurs craniomètres et leurs compas anthropométriques pour mesurer les nez, les fronts, les mâchoires des Rwandais, et en déduire trois races. Je voulais connaître sa réaction, elle qui a fui le Rwanda en 1994.
Elle m'a répondu qu'elle avait découvert cette histoire très tard, en préparant sa conférence gesticulée. Nous avions littéralement plongé dans le sujet dès la première minute.
Le choix du texte n'était pas décoratif, il offrait une entrée en matière extérieure puissante, invitant Sandrine à réagir, à ouvrir son coeur et pas simplement délivrer un message préparé.
Les questions attendues fabriquent des réponses attendues
Plus loin, je lui ai demandé à quoi ressemblerait son exil s'il était une matière. Elle a marqué un temps d'arrêt, a trouvé la question intéressante, quoique difficile, et a répondu: "du synthétique. Quelque chose de neuf qu'on fabrique avec des matériaux qui ne sont pas nobles, à partir de choses cassées, et qui tienne quand même dans la durée".
Essayez d'obtenir ça avec « racontez-nous votre parcours ». Vous n'y arriverez jamais.
Aller chercher un angle de côté, ce n'est pas de la coquetterie d'intervieweuse, cela offre à votre invité.e la possibilité d'articuler en direct une pensée, de, peut-être faire advenir ce qu'il ou elle n'a pas encore mis en mots.
Écouter avant de parler, même quand c'est vous qui animez
L'écoute, tout le monde en parle. Je veux dire l'écoute qui vous fait abandonner votre belle question suivante parce que la réponse en cours ouvre une porte bien plus intéressante.
Pendant l'entretien, Sandrine m'a expliqué qu'elle utilisait finalement assez peu son corps sur scène. Moi, je l'avais vue jouer, et son incarnation m'avait pourtant sauté aux yeux. Sandrine m'a répondu qu'elle ne s'en rendait pas compte du tout et que ça lui faisait du bien de l'entendre.
Ce genre d'échange ne figure dans aucune liste de questions bien rôdées. Ici, il met en valeur l'écart entre ce qu'une personne croit transmettre et ce qui parvient réellement à son public. Repérer cet écart et le lui rendre, c'est un cadeau, tant pour elle que pour l'auditeurice dont la curiosité est piquée au vif: et si j'allais assister à cette conférence gesticulée?
Le silence fait aussi partie de la parole
Trois secondes de silence au micro, peuvent paraître durer une heure. On a une envie folle de combler, de reformuler, de sauver l'invité.e qu'on croit en difficulté alors qu'il/elle est juste en train de réfléchir.
Ces secondes-là lui appartiennent: il/elle trie, renonce, trouve une formulation plus juste que la première. Résister à l'envie de remplir, c'est laisser la parole confiée jusqu'au bout.
Et puis il y a l'autre silence, celui qu'on décide. Sandrine a raconté avoir souffert après sa forte exposition médiatique, notamment la une de Paperjam en 2020, quand elle portait le mouvement Black Lives Matter au Luxembourg. Elle a fini par préférer moins de visibilité, avec une parole plus accordée à sa personnalité et à ce qu'elle souhaite défendre et dénoncer.
Recevoir une parole qui dérange
Une parole engagée peut mettre mal à l'aise: elle nomme des mécanismes que la plupart d'entre nous préférons laisser dans l'ombre ou le flou.
Ainsi, Sandrine fustige la psychiatrie, ralliant Antoine Porot et mettant en avant les travaux de Jonathan Metzl sur les diagnostics de schizophrénie trois fois plus fréquents chez les personnes noires aux États-Unis, sans compter cette drapétomanie inventée en 1851 par un médecin américain pour désigner, chez les esclaves, l'envie de s'enfuir.
Face à de telles affirmations on pourrait être tenté d'adoucir pour les rendre plus digestes, ce qui trahirait leur autrice. Ou laisser filer sans creuser, ce qui laisse l'auditeurice seul.e. perple. Pour ma part, je cherche les appuis, les sources, les exemples. Du temps pris à l'antenne qui donne une parole profonde, censée, argumentée et forte, convaincante.
Qui parle, et à quelles conditions
Décider qui prend la parole, dans quel cadre, combien de temps et avec quel droit à la nuance, c'est distribuer du pouvoir. On peut appeler ça de la modération ou de l'animation, ça reste un geste engagé, presque politique.
Sandrine défend l'idée que la parole circule vraiment quand les gens n'ont pas d'autre choix que de l'écouter. Elle a pu l'observer au sein de diverses organisations ou associations. Elle note également que le titre d'expert va presque toujours à des personnes blanches, y compris pour parler d'antiracisme, pendant qu'on invite les personnes concernées en tant que militantes. Comme si vivre une situation ne rendait pas expert.e.
Mon ambition est de créer un espace où une parole se déploie sans être (dé)coupée, étiquetée ou ramenée à un témoignage émotionnel: dans les entretiens pour le podcast, dans les tables rondes que je modère, dans les accompagnements individuels.
Trouver sa voix, ne passe pas que par des exercices de diction. Cela exige que pouvoir prendre le risque de dire devienne supportable dans un cadre sécurisé.
Vous préparez une prise de parole ? J'accompagne celles et ceux qui ont un message exigeant à porter devant un public, en individuel ou en groupe.
Vous organisez une rencontre ? Tables rondes, bords de scène, échanges après spectacle : les formats changent, l'exigence reste la même.
Écouter l'épisode. L'entretien avec Sandrine Gashonga est disponible sur toutes les plateformes d'écoute.

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